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vendredi 9 mars 2012

Caïn






« Tout le monde voit bien ce qui procède de l'homme livré à lui-même: l'immoralité, les pratiques dégradantes et la débauche ».
Gal 5:19.


Si l'enfant d'Adam et d'Eve est le premier homme engendré par des Hommes, il est aussi le premier meurtrier.

Hermann Hesse décrit parfaitement l'importance de la rébellion dans la quête spirituelle dans toute son œuvre. Dans Demian, il écrit : « l'oiseau qui veut sortir du son œuf doit détruire un monde. »

Jugé avant d'avoir existé, quelle solution reste-t-il à Caïn pour grandir et s'épanouir ? Continuer à adorer ce Dieu qui l'ignore ? Le premier fils choisit la révolte et ose dire non. Il n'a rien à perdre. Celui des deux frères qui est décrit comme un monstre serait-il finalement celui qui fait le plus preuve de courage ? Ainsi, Caïn instaure les règles du jeu : celui qui veut s'élever spirituellement doit apprendre à se libérer. La voie spirituelle est une transgression de l'ordre social. Il s'agit de s'échapper pour redevenir divin !

Eve, déjà, avait dû passer outre les interdits de ce Dieu Patriarcal pour accéder à la Connaissance. Bien sûr, il lui en coûte de nouvelles souffrances. Eve découvre la douleur, le sang, le mal (Caïn, quant à lui, subira la Terre de Nod). De l'innocente, elle devient l'écorchée vive. Pour autant, aucun retour n'est permis et il y a fort à parier qu'Eve ne voudrait absolument pas revenir en arrière !

« Car avec beaucoup de sagesse on a beaucoup de chagrin, et celui qui augmente sa science augmente sa douleur. » Ecl. 1:18. La menace est claire. Il semblerait plus facile de ne pas se poser de question, de ne rien rechercher et de vivre, dans la simplicité la plus totale. Vivre comme un mollusque en somme. Ou comme un tube. Ingérer, digérer et déféquer. La vie prend là un sens tout à fait inédit : il suffit de manger en attendant la mort ! Et il convient en plus d'avoir honte d'absolument tout. Mais l'autre voie est possible. Celle du Serpent. Celle que Caïn a emprunté, et Eve avant lui. Helena Blavatsky parlerait de « voie de la Main Gauche » et elle aurait raison.

Connaître la souffrance rend-il plus malheureux ? Je ne le crois pas. Connaître la souffrance permet d'espérer, de rêver, d'aspirer à un idéal et de tenter de le construire. Cela entraînera forcément des déceptions que n'aurait pas celui qui n'aspire à rien. Connaître la souffrance permet de rendre plus lumineux encore les plaisirs et événements heureux qui compose aussi cette vie à l'Est d'Eden. Celui qui ne connait pas l'Ombre peut-il décrire la Lumière ?

« Puis Caïn sortit de la présence de l'Eternel [...] » Gen 4:16. Ce verset me fait penser au Bouddha Primordial. Lui aussi a du quitter son Eden, le palais de son père, et s'est retrouvé confronté à la maladie, la vieillesse et la souffrance.



"I

Race d'Abel, dors, bois et mange ;
Dieu te sourit complaisamment.

Race de Caïn, dans la fange
Rampe et meurs misérablement.

Race d'Abel, ton sacrifice
Flatte le nez du Séraphin !

Race de Caïn, ton supplice
Aura-t-il jamais une fin ?

Race d'Abel, vois tes semailles
Et ton bétail venir à bien ;

Race de Caïn, tes entrailles
Hurlent la faim comme un vieux chien.

Race d'Abel, chauffe ton ventre
À ton foyer patriarcal ;

Race de Caïn, dans ton antre
Tremble de froid, pauvre chacal !

Race d'Abel, aime et pullule !
Ton or fait aussi des petits.

Race de Caïn, cœur qui brûle,
Prends garde à ces grands appétits.

Race d'Abel, tu croîs et broutes
Comme les punaises des bois !

Race de Caïn, sur les routes
Traîne ta famille aux abois.



II

Ah ! Race d'Abel, ta charogne
Engraissera le sol fumant !

Race de Caïn, ta besogne
N'est pas faite suffisamment ;


Race d'Abel, voici ta honte :
Le fer est vaincu par l'épieu !

Race de Caïn, au ciel monte,
Et sur la terre jette Dieu ! "



Baudelaire, Les Fleurs du Mal

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