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mardi 20 mars 2012

Histoire queer : La destruction de Sodome et Gomorrhe (partie 1)

Traduction et adaptation personnelles




Les Tortures pour le pêché de Luxure, de la fresque de l'Enfer de Taddeo di Bartolo, à San Gimigniano, Italie. Une femme adultère est fouettée par un démon, pendant qu'un sodomite (coiffé d'un chapeau portant l'inscription « Sodomitum ») est empalé sur un pieu de l'anus à la bouche, un bout dans la bouche d'un autre homosexuel, alors que le diable tourne la broche au-dessus du feu.




L'histoire de ses deux villes infortunées est l'argument le plus influent pour la transmission des préjugés anti-gays. La triste ironie est que l'histoire n'avait à l'origine rien à voir avec l'homosexualité. 



Des Sodomites inhospitaliers



Les faits – décrits dans la Genèse 19. 4-11, et repris dans le livre des Juges 19. 22 – en un mot se déroulent ainsi : Lot décida de s'installer à Sodome, une ville réputée pour être aussi malfaisante que sa voisine Gomorrhe. Afin de juger de la véracité de cette réputation, Dieu envoya deux anges pour enquêter. Ces deux voyageurs étrangers furent accueillis à la porte de la ville par Lot, et acceptèrent son hospitalière invitation à séjourner chez lui. Cette nuit-là, les habitants de Sodome poussèrent des cris autour de la maison de Lot, cognant à sa porte et demandant : « Amène-nous les visiteurs, que nous puissions les connaître.» Lot refusa de répondre à cette demande « malveillante » et, au lieu de cela, leur offrit ses deux filles. Alors que les Sodomites ne fléchissaient pas, les anges frappèrent la foule de cécité. Le lendemain matin, Lot fuit la ville avec les anges et sa famille, et Dieu déchaîna un torrent de feu et de souffre pour consumer ces villes mauvaises. 

La difficulté d'interprétation vient du fait que les « péchés » de Sodome et Gomorrhe ne sont simplement pas spécifiés dans la Bible. Les chrétiens sans expertise linguistique suppose que «connaître» signifie « s'engager dans un coït ». Mais le terme pour « connaître » - yadha – n'est utilisé dans son sens sexuel que 10 fois dans l'Ancien Testament et uniquement dans des contextes hétérosexuels. Yadha est utilisé pour signifier « se familiariser avec » 924 fois. Ainsi, les chances d'une utilisation homosexuelle de ce terme sont de l'ordre de 1000 contre 1, et beaucoup de spécialistes contemporains de la Bible ont abandonné cette théorie. 

L'interprétation aujourd'hui acceptée par de nombreux spécialistes de la Bible (à l'exclusion des sectes les plus évangélistes) est la suivante : Lot était un voyager, un résident étranger de Sodome. Il avait certaines obligations civiques en échange de la protection que la ville lui offrait, et il y a des indications qui prouvent qu'il était impopulaire dans la ville. Il n'avait pas le droit d'ouvrir sa maison à des étrangers, et les habitants de Sodome étaient principalement en train de demander à vérifier l'identité des deux étrangers, c'est-à-dire de « connaître » d'où ils venaient et leurs intentions. Cependant, Lot devait refuser, car lui-même devait répondre aux obligations du code juif de l'hospitalité envers ses invités. Il offrit ses filles aux Sodomites comme le premier apaisement qui lui vint à l'esprit, et non pas comme un substitut hétérosexuel à une demande homosexuelle. Les villes furent ainsi détruites pour ne pas avoir reconnu les obligations de l'hospitalité, et toute cette histoire est une allégorie morale sur les effets désastreux de l'inhospitalité. 

Les pêchés des Sodomites peuvent avoir été grands et douloureux aux yeux d'un dieu courroucé, mais la Bible ne cite pas l'homosexualité comme l'un d'eux (cf Genèse 13. 13, 18-20). Jérémie 23. 14 suggère l'adultère et le mensonge, et Ézéchiel 16. 49-50 suggère l’orgueil, la paresse et l’idolâtrie. Comme le mot pour « idolâtrie » est ebhah, et qu'une de ces formes a pu être la prostitution homosexuelle sacrée, il est possible que l'homosexualité ait été vaguement sous-entendue, mais il faut souligner à quel point cette possibilité est vague. Si l'on croyait qu'il s'agissait là d'un exemple de l'homosexualité, il est remarquable au point d'en être une omission inconcevable que Sodome n'ait jamais été mentionnée dans aucune condamnation biblique de l'homosexualité. Les Apocryphes démontrent l'interprétation standard : « Comme les hommes de Sodome n'ont pas reçus les étrangers quand il sont venus chez eux, les Égyptiens ont fait de leurs invités, qui étaient leurs bienfaiteurs, des esclaves. » (Sagesse 19. 13-14, Ecclésiaste 16. 8). 


Sodomiser l'histoire 


Ainsi, pourquoi "les pêchés de Sodome" sont devenus le prototype de « sodomie » ? Fondamentalement, c'est le résultat de la même sorte de ferveur nationaliste que celle que nous avons vus précédemment. Les juifs de la Palestine et les juifs de la Diaspora, durant la période qui s'étend, approximativement, de 100 avant JC à 100 après JC, confrontés à l' « immoralité » païenne helléniste, qui leur était étrangère, ont délibérément imposé une interprétation homosexuelle erronée de l'histoire. Ils commencèrent à réagir contre « les pratiques des Gentils » tout comme ils avaient réagi plus tôt contre « les pratiques de Canaan » et « les pratiques de l’Égypte ». 

Les pseudépigrapghes palestiniens, plus particulièrement le Livre des Jubilées, un produit de l’orthodoxie juive la plus rigide et conservative, ont spécifiés les pêchés de Sodome et Gomorrhe comme étant la fornication, la malpropreté et « changeant l'ordre de la nature ». Les testaments des Douze Patriarches (109 – 106 av. JC), plus particulièrement le Testament de Naphtali, dit que les Sodomites « ont changé l'ordre de la nature », et Jude dit qu'ils « en avaient après l'étrange chair ». C'est toujours assez vague, mais en 50 av. JC, les interpolateurs rabbiniques avaient plus ou moins convenus que les Sodomites étaient « sodomites ». 

Le Livre des Secrets d'Enoch, écrit en Egypte avant le milieu du premier siècle par un juif helléniste, dit que les Sodomites commirent « d'abominables luxures, à savoir l'un avec l'autre » et « les pêchés contre la nature, qui sont la corruption des enfants selon la mode sodomite, la pratique de la magie, les enchantements et la sorcellerie diabolique ». Ceci est une exagération sans aucun sens en comparaison avec le texte biblique réel, et évidemment le résultat de la rencontre avec l'« enfer » du premier siècle, Alexandrie, où la pédérastie et la prostitution côtoyaient des sectes mystiques en compétition, de l'astrologie, des diseurs de bonne aventure, et des cultes impliquant la castration et la travestissement. 

A cette époque, Philo nous donne l'histoire complète qui nous est familière aujourd'hui : « Non seulement, dans leur désir fou pour les femmes, les Sodomites violèrent les mariages de leurs voisins, mais aussi des hommes montèrent d'autres hommes sans respect pour la nature de leur sexe que le partenaire actif doit partager avec le passif ; et ainsi, lorsqu'ils tentèrent d'engendrer des enfants, ils se découvrirent incapable de tout, hormis d'une semence stérile... petit à petit, ils habituèrent ceux qui étaient hommes par nature à se soumettre aux rôles joués par les femmes » (De Abrahamo, 26). Des faits similaires concernant les Sodomites sont relatés par Josephus (qui mourut autour de 96 après JC), qui met l'accent sur le viol de beaux garçons. En très peu de temps, cette histoire fausse remplaça l'originale.

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