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lundi 29 juillet 2013

Sombre Aphrodite



Parmi les épiclèses d'Aphrodite, je tique particulièrement sur trois d'entre eux. Aphrodite Epithymbia, "celle des tombeaux", Mélaenis, "la Noire", Scotia "la Sombre". Je ne trouve bien évidemment aucune explication sur le sujet, hormis quelques références à certains cultes funéraires. Certains évoquent "la petite mort" comme lien évident entre l'amour et la mort. Pour moi, l'orgasme relève plus de l'union mystique (Aphrodite Urania, l'Amour Céleste) et ne justifie pas vraiment les aspects destructeurs et mortels de la Déesse.

Il me faut peut-être remonter aux ancêtres d'Aphrodite pour trouver un lien plus clair entre la Déesse de l'Amour et ses sombres facettes : la phénicienne Astarté et la babylonienne Ishtar. L'histoire est bien connue : Tammuz, l'amant d'Ishtar, meurt. La Déesse descend en enfers pour réclamer son conjoint. Elle traverse les Sept Portes et à chaque fois se débarrasse d'un vêtement. Elle apparaît nue à sa sœur, sans pouvoir, et meurt, avant de revenir à la vie. Le mythe grec d'Adonis diffère très peu. Aphrodite ne mourra pas, mais réclamera bien son amant à Perséphone, qui refusera de lui rendre.

Les roses piquent et la passion tue. Rien de nouveau sous le soleil. Homère le disait, Goethe le disait, Nabilla le dira certainement. Il me manque pourtant quelque chose de fondamental dans cette vision de l'Amour. En effet, il est rarement rappelé que, si Adonis meure, de son cadavre naît l'anémone. Si Ishtar est tuée, c'est pour revenir à la vie. Et quand ces faits sont évoqués, on parle de rites de fertilité, de Roue de l'Année, etc. Tout cela est vrai, mais pour moi, européen du XXIeme siècle, le passage des saisons n'a pas l'importance vitale qu'il avait pour les Grecs antiques (qu'on le regrette ou pas). De plus, je ne crois pas que les mythes soient à interpréter sur un seul plan uniquement. Laissons la fertilité à la fertilité, et voyons ce que la Sombre Aphrodite peut nous apprendre d'autre.

Deux textes me reviennent alors que j'écris cet article. La premier est écrit par Shekhinah Mountainwater. Je l'avais traduit il y a deux ans et lu avec mon compagnon lors de notre mariage.

La Vie vint à moi dans un rêve
Dans chaque main, elle portait un cadeau qui m'était destiné
Une portait l'Amour, l'autre la Liberté
« Lequel choisis-tu ? » m'a-t-elle demandée.

Oui, je suis celle qui choisit le cadeau de Liberté
Quand L'Amour dans l'autre main m'était proposé
Quel droit ai-je de pleurer ma solitude
Quand je marche détachée des terres désolées de l'homme ?
« Tu as bien choisi » m'a-t-elle dit, et elle m'a envoyée un baiser
« A partir de maintenant, je pourrais revenir vers toi
« Et quand je reviendrai, deux cadeaux je t'apporterai
« Mais alors, les deux seront dans la même main... »

Le deuxième texte est issu d'un article de Judith Butler :
"Lorsque j'apprends à connaitre quelqu'un — quand quelqu'un cherche à me connaître, voire trouve en moi une possibilité d'aimer —on me demande quelle est ma vision de l'amour et, toujours, j'échoue à y répondre. Il y a ceux qui ont leurs idées de l'amour, qui commencent leurs conversations, leurs lettres, abordent leurs rencontres avec une idée précise de l'amour en tête. Dans un sens, c'est admirable. Et je suis quelque peu embarrassée par le fait que je n'ai pas de réponse et que je ne peux pas, dans un moment de séduction potentielle, avoir une vision envoûtante de l'amour à offrir à la personne à qui je parle. On connait l'amour uniquement lorsque toutes nos idées sont détruites, et cette évolution déséquilibrée de ce que l'on sait est le signe paradigmatique de l'amour."

Depuis toujours, l'Amour est normé. Voilà qui tu dois aimer, voilà de quelle façon tu l'aimeras, voilà avec qui tu dois coucher. Aujourd'hui, c'est Hollywood, les médias ou l'Etat qui diffuse ce message. Ailleurs et en d'autres temps, c'est la famille, la religion, les interdits moraux... Nos vies de couples sont régies par des impératifs extérieurs. Il était urgent que le gouvernement autorise le mariage pour tous, pour une question d'égalité, mais le mariage n'aurait jamais du être une affaire politique, ni même une affaire d'Eglise. C'est une question individuelle. L'Amour est un droit naturel. Il est important de le rappeler, encore et encore. L'Amour est un droit naturel ! Personne ne peut me vendre ce droit, le brader ou le négocier.

La Sombre Aphrodite nous rappelle qu'il faut nous débarrasser de toutes nos représentations. Comme pour Ishtar, nos oripeaux doivent s'en aller. Le processus est violent et douloureux. Le "coup de foudre" est mieux illustré par la Maison Dieu du Tarot traditionnel que par les gnangnans Amoureux. Mourir et parier que, sur nos tombes, Aphrodite Epithymbia nous attendra. Être nu face à nous même pour aller vers l'Autre. Choisir la liberté. Ne pas savoir et détruire ce que l'on sait.

Et recommencer.

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