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samedi 28 février 2015

Les Erdwibala et Erdmannala


Heinrich Schlitt


Selon le folklore alsacien, les Erdwibala (féminines) et Erdmannala (masculins) entretenaient autrefois une relation privilégiée avec les humains. Vivant dans les grottes, les montagnes et les forêts, ces membres du petit peuple, 's kleina Volk, n'hésitaient pas à prêter main forte lors des moissons. Lorsqu'un orage s'annonçait, les Erdwibala et Erdmannala soufflaient sur le linge pour le faire sécher, rentraient le foin et préparaient un feu dans le Kachelofe, le poële alsacien en faïence qui trônait dans la pièce de vie, la Stub.

La traduction française d'"Erdwibala" et "Erdmannala" est assez difficile. On trouve alternativement les mots "gnome", "lutin", "nain", voire "elfe". Je ne reviendrai pas sur toutes les étymologies de ces noms, mais à l'aérien "elfe", je préférerai le chtonien "gnome" pour me référer aux Erdwibala et Erdmannala.

Par leur nature, les Erdwibala et Erdmannala sont proches de la terre et de notre monde matériel. Erd signifie "terre". Ils connaissent les secrets des profondeurs de la Terre, savent quand labourer, bouturer et replanter et maîtrisent bien sûr certaines formes de magie. Un jeune paysan ayant soigné la cheville d'une Erdwibala connut une année prospère et des récoltes abondantes, alors que ses voisins subirent sécheresse et pénurie. Le jeune homme fut accusé de sorcellerie et aurait été pendu si le petit peuple n'était pas intervenu.

Les Erdwibala et Erdmannala vivraient dans des grottes profondément enfouies et difficilement accessibles dont les murs seraient recouverts de paillettes de diamants. Certaines légendes en font des gardiens de trésors anciens. L'accès à leurs habitations est, bien sûr, difficile et il faut user de magie pour découvrir leurs portes derrières les fougères ou au pied des arbres et les agrandir suffisamment pour pouvoir s'y glisser. Il est très mal venu de s'introduire chez eux sans être invité ! Attention aux conséquences ! On peut apercevoir malgré tout ces gnomes sortir de chez eux deux par deux de bon matin, alors qu'ils profitent des premiers rayons du soleil pour entamer leur promenade quotidienne.

L'empreinte du christianisme apparaît dans plusieurs légendes et font des Erdwibala et Erdmannala des âmes condamnées à errer sur Terre jusqu'au Jugement Dernier pour expier leurs crimes. Cependant, si on sent bien là le besoin qu'avaient les prêtres de mettre en garde contre les croyances populaires, le lien entre ces êtres et la mort est intéressant à explorer. Les correspondances entre les Erdwibala et Erdmannala et l'élément Terre sont nombreuses comme nous l'avons vu : prospérité, récoltes, richesse, trésor, secret... Le thème de la mort ne me semble que compléter cette liste. Certains disent que les Erdwibala et Erdmannala sont immortels, d'autres affirment qu'ils sont des âmes qui se sont détachées de leurs corps il y a bien longtemps déjà, probablement lors d'une période pré-chrétienne. Je reviendrai peut-être sur cette idée dans un prochain article concernant les nains fantômes alsaciens (oui, oui...).

Curieux de ne jamais voir les pieds des gnomes, cachés sous de longues robes, des enfants de paysans ont répandu du sable (ou de la cendre selon les versions) devant l'entrée de leurs habitations. Les empreintes qui s'y dessinèrent furent celles de pieds d'oie et de pieds de chèvre. Les jeunes humains se moquèrent tant et si bien que les gnomes s'enfuirent dans leurs grottes et forêts, laissant les paysans seuls face à leurs tâches domestiques. Certaines légendes affirment que les Erdwibala et Erdmannala n'apparurent plus jamais au grand jour et que leur lien avec notre monde est à jamais rompu...

Les Erdwibala et Erdmannala se nourrissent de rosée fraîche et des fruits de la forêt. Il est intéressant de noter leur passion pour les balles de toutes sortes (ils utilisent des châtaignes pour leur jeu de paume) et pour les pommes de terre. Là encore, le lien à la terre est souligné. Le tubercule se développe en effet dans le monde des gnomes, jusqu'à ce que le germe s'élève, forme la tige et donne naissance à des fruits verts que le petit peuple utilisera dans ses jeux. Les Erdwibala et Erdmannala accepteront sans doute aussi avec ravissement des offrandes de plats et de biscuits typiquement alsaciens, de bière (alsacienne !), de houblon, de fruits secs, de châtaignes, de fleurs et apprécieront une partie des récoltes de vos potagers.

Cette relation à la terre, cet ancrage si alsacien, les rapproche selon moi du concept de genius loci. Il me semble adapté de consacrer un endroit de son jardin à ces esprits locaux. Du temps et de la patience sont indispensables pour nouer une relation avec les Erdwibala et Erdmannala. Leur confiance aux humains a été sérieusement abîmée depuis que des jeunes gens ont trompé leur vigilance pour percer à jour leur secret. S'ils se montrent réticents, je doute que leurs liens avec les humains soient rompus pour toujours, comme le dit la légende. Leur relation à la terre est si forte qu'il en faudra un peu plus pour les faire fuir. C'est un véritable travail d’apprivoisement qui doit se faire. Inutile de forcer la relation, laissez les gnomes vous repérer, déposez quelques offrandes régulièrement, faites partie de cette terre, de ce monde. Imprégnez-vous de l'endroit. Méditez. Ecoutez les bruits de la maison, du jardin, du vent. A force de persévérance, il se pourrait bien qu'un gnome vienne vous chuchoter ses secrets à l'oreille...




Heinrich Schlitt, Gnom mit Zeitung und Tabakspfeife

2 commentaires:

  1. La mention de pattes d'oie et de pattes de chèvre n'est pas anodine je pense... Les premières me font penser à la maison de Baba Yaga juchée sur des pattes d'oiseau, et au "Hexenfuss", symbole qui reproduit aussi une patte d'oiseau (Algiz ou Hagalaz jeune futhark)... On rapporte aussi parfois que Dame Holle/Perchta a une seule patte d'oie (cf Berthe au Grand Pied qui a rejoint l'histoire, mais avant tout Berthe la Fileuse en Franche Comté, un visage de Perchta, qui est liée à la Mère l'Oie : http://en.wikipedia.org/wiki/Mother_Goose ). Les deuxièmes m'évoquent bien sûr les satyres et les représentations du Diable, Baphomet et autres Azazel... Il y aurait de quoi faire quelques articles encore ;)

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  2. En Lorraine existe un gnome qui porte le nom de Sôtré. Il apparait également dans la vallée de la Bruche et tout autour des Vosges. Une des possibles étymologies de son nom serait "satyros", le satyre... Le pied de chèvre n'est donc pas si anodin, en effet.

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